“#SalePute”, quand la cyberintimidation systémique révèle une misogynie structurelle

ARTE – DOCUMENTAIRE – SUR DEMANDE

Internet est « une arme à double tranchant » pour les femmes, prévient l’hebdomadaire britannique L’économiste dans une étude publiée en 2020 sur la cyber violence affectant les femmes dans le monde. Ces dernières sont 27 fois plus susceptibles que les hommes d’être harcelées via les réseaux sociaux, selon le Lobby européen des femmes en 2017.

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En 2015, l’ONU le disait déjà : 73% des femmes déclarent avoir été victimes de violences en ligne. La pandémie a amplifié le problème, provoquant une explosion de l’activité en ligne. Myriam Leroy et Florence Hainaut connaissent bien le problème : les deux journalistes l’ont vécu. Elles sont allées à la rencontre d’autres femmes qui y avaient été confrontées, mais aussi spécialistes de la question, linguiste, juristes, sociologue, et ont signé un film important.

D’abord par la force des témoignages. Une dizaine de femmes d’horizons divers, dont les journalistes et écrivains Nadia Daam et Lauren Bastide, la militante féministe Pauline Harmange, qui a écrit Moi les hommes, je les déteste (Seuil, 2020), l’Autrichienne Natascha Kampusch (qui a été kidnappée du 2 mars 1998 au 23 août 2006), face caméra aux atrocités dont elles font l’objet en ligne, et à l’impact colossal bien qu’invisible que ces centaines et milliers de messages ont sur leur vie.

Une question démocratique

Certains ont quitté les réseaux, abandonnant la visibilité et la résonance qu’ils offrent ; d’autres maintiennent leur position, refoulant ce qu’ils voudraient dire, se conformant malgré eux aux injonctions des cyber-harceleurs. Rester ou partir est une question démocratique, explique Anna-Lena von Hodenberg, directrice d’une association allemande pour les victimes de cyberharcèlement : « Si nous continuons à tolérer que de nombreuses voix soient chassées de cet espace public et disparaissent, alors nous n’aurons plus de débat démocratique, il n’y aura que les gens qui crieront le plus fort. “

Puis en démontrant la récurrence des schémas et profils de cyberharcèlement. « Si on rassemble tous les hommes qui attaquent les femmes via Internet partout dans le monde, on dirait que c’est toujours le même homme qui insulte toujours la même femme », écrit la chercheuse australienne Emma Jane, auteur de Misogyny Online : Une histoire courte (et brutale) (Sage Publications LDT, 2017). « Preuve de la nature systémique du problème », répond-elle au duo de documentaristes, qui ont relevé les mêmes injures et menaces sans fin, venant des mêmes partis politiques qui “N’adhérez pas aux idéaux d’égalité”.

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Enfin par sa force politique : quelle est la motivation de ces individus ? « Les monstres psychotiques » ? Pas si simple. Parce que “En réalité, le gars qui vous traite de salope partage des photomontages humiliants, qui commente tous vos faits et gestes est certainement un bon voisin”, disent les deux journalistes. Ils brandissent ces travaux sociologiques qui montrent que la masse des cyber-harceleurs sont des hommes de la classe moyenne et de la classe moyenne supérieure, bien intégrés dans la société.

« Nous sommes encore dans des sociétés où la parole et l’espace publics ne sont pas faits pour les femmes, les groupes minoritaires », estime Ketsia Mutombo, co-fondatrice du collectif Féministes contre le cyberharcèlement, constatant que de nombreuses personnalités ont, grâce aux réseaux sociaux, acquis une visibilité que la télévision ou la presse écrite ne leur ont jamais permise. « C’est ce pouvoir que les auteurs de cyberviolence tentent de réduire. “

Police et justice mal formées

Sans tomber dans la condamnation des technologies, les documentaristes posent habilement la question du modèle économique de ces plateformes où le cyberharcèlement rend « populaire ». Ils questionnent aussi les limites de la police et de la justice, peu formées à ces questions et dont les moyens d’action restent à inventer. En montrant des redondances, par analogie avec les violences sexuelles, ils politisent une question qui est habituellement et trop facilement reléguée au folklore des réseaux sociaux, au sensationnalisme banal du fait divers. Ils mettent des mots sur un fait de société qui n’a rien de virtuel et rejettent la confusion et le relativisme de ceux qui revendiquent la liberté d’expression pour laisser passer les discours de haine. Cela s’est illustré, tout récemment, par le procès des cyberharceleurs de la jeune Mila, contre qui ont été condamnés de trois à six mois de prison.

Au-delà de la dénonciation de ces actes criminels, ils mettent en évidence à quel point l’invisibilisation de ces propos et la tolérance passive à l’égard de ces pratiques de misogynie structurelle sont de réelles menaces non seulement pour les femmes, mais pour tout le monde. la société.

#VentePute, documentaire de Myriam Leroy et Florence Hainaut (Bel.-Fr., 2021, 57 min). Disponible sur Arte.tv.

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